Dans un monde fragmenté, incertain et soumis à l’accélération du temps, une question devient incontournable : quelles décisions devons-nous prendre aujourd’hui pour que nos enfants puissent encore espérer vivre mieux que nous ?
Pendant des décennies, une conviction simple a structuré les sociétés occidentales : les enfants devaient pouvoir vivre mieux que leurs parents. L’école, le travail, l’effort et la progression sociale formaient les différentes marches d’un même ascenseur : l’ascenseur social.
Mais que reste-t-il de cette promesse ?
Et surtout, que se passe-t-il lorsqu’une génération cesse de croire que demain sera meilleur qu’aujourd’hui ?
Une société qui doute de son avenir
Le sujet dépasse largement les politiques publiques ou les statistiques démographiques. Il touche à une question beaucoup plus profonde : la confiance que nous accordons à l’avenir.
Dans de nombreux pays développés, le désir d’enfant semble désormais se heurter à une inquiétude croissante : coût de la vie, logement, déclassement social, incertitude professionnelle, dérèglement climatique, tensions géopolitiques ou sentiment de perte de contrôle.
Un phénomène interpelle également : plusieurs dirigeants politiques de premier plan n’ont pas d’enfants. Faut-il y voir une quelconque relation avec leur rapport à l’avenir ? Évidemment, aucune conclusion sérieuse ne peut être tirée de cette seule caractéristique personnelle.
Mais la question mérite néanmoins d’être posée autrement : ceux qui prennent aujourd’hui les décisions qui engageront les générations futures pensent-ils suffisamment à ce que sera leur monde dans vingt, trente ou cinquante ans ?
Car préparer l’avenir ne consiste pas seulement à gérer le présent. C’est accepter de prendre des décisions dont les résultats ne seront parfois visibles que longtemps après notre départ.
Quand « travaille bien à l’école et tu réussiras » ne suffit plus
Pendant longtemps, la règle semblait claire :
« Travaille bien à l’école et tu réussiras dans la vie. »
Cette promesse a constitué l’un des fondements de la méritocratie française.
Or elle vacille.
Les évaluations nationales et internationales montrent depuis plusieurs années des difficultés préoccupantes dans les apprentissages fondamentaux. Lecture, mathématiques, sciences : le niveau moyen des élèves français apparaît régulièrement en retrait par rapport à celui de nombreux pays européens.
À l’entrée en sixième, les évaluations mettent notamment en évidence d’importantes difficultés de lecture chez une partie des élèves. Selon les territoires et les indicateurs retenus, une proportion significative d’enfants ne maîtrise pas suffisamment les compétences attendues.
En mathématiques et en sciences, les résultats de la France sont également préoccupants. Dans l’enquête TIMSS 2023, les élèves français de CM1 ont obtenu des scores de 484 points en mathématiques et 488 en sciences, parmi les plus faibles des pays européens participants.
Ces chiffres ne sont pas qu’une affaire de classement scolaire.
Ils posent une question beaucoup plus importante : quelle économie, quelle industrie et quelle société pouvons-nous construire demain si une partie croissante de nos enfants ne maîtrise plus suffisamment les fondamentaux ?
L’égalité peut-elle devenir une machine à reproduire l’échec ?
Le débat est particulièrement sensible.
La France a longtemps cherché à réduire les inégalités scolaires en donnant à chacun un accès aussi large que possible aux mêmes enseignements. L’intention est légitime.
Mais une question demeure : l’égalité des moyens et des parcours produit-elle réellement l’égalité des chances ?
L’ambition, la réussite et la recherche de l’excellence sont parfois perçues avec suspicion. Pourtant, vouloir réussir n’est pas nécessairement vouloir écraser les autres.
À l’inverse, considérer que l’amour, la bienveillance et la tolérance suffiraient à assurer la réussite d’un enfant serait tout aussi illusoire.
L’éducation exige aussi des contraintes.
L’effort, la discipline, la persévérance, la capacité à accepter l’échec et la volonté de recommencer font partie des apprentissages fondamentaux de la vie.
Le débat sur « l’enfant roi » s’inscrit dans cette réflexion. Certains parents ont progressivement remplacé l’autorité par la négociation permanente et la contrainte par le refus de la frustration. D’autres enfants grandissent avec des parents très peu disponibles, laissant à l’école et aux institutions une part toujours plus importante de leur éducation.
Dans les deux cas, une question mérite d’être posée : avons-nous suffisamment appris à nos enfants que la liberté suppose aussi des efforts et des responsabilités ?
Méritocratie ou nouvel apartheid social ?
La méritocratie reste une belle promesse.
Mais encore faut-il que les cartes distribuées au départ ne soient pas trop différentes.
Naître dans une métropole dynamique ou dans une petite ville désindustrialisée, éloignée des grands axes de transport et des bassins d’emploi, ne donne manifestement pas les mêmes opportunités.
Le lieu de naissance influence l’accès aux établissements scolaires, aux transports, aux réseaux professionnels, aux activités culturelles et parfois même aux ambitions que l’on s’autorise à avoir.
Dans certains territoires, l’ascension sociale peut devenir extraordinairement lente.
Le mérite individuel existe. Mais il ne peut pas compenser indéfiniment l’absence d’opportunités.
La mondialisation a contribué à réduire certains écarts entre pays. Mais, parallèlement, les inégalités au sein de nombreuses nations développées se sont accrues.
La France n’échappe pas à ce mouvement.
La désindustrialisation a laissé derrière elle des territoires fragilisés, tandis que les grandes métropoles ont concentré davantage d’emplois qualifiés, de capitaux, d’universités et de réseaux.
Le risque est alors de voir se consolider une société dans laquelle le lieu de naissance devient progressivement l’un des principaux déterminants du destin.
Un marché du travail devenu plus sélectif
Le monde professionnel a lui aussi changé.
Autrefois, l’ancienneté constituait un puissant mécanisme de progression salariale. Une carrière pouvait se construire progressivement au sein d’une même entreprise.
Cette logique s’est largement transformée.
Dans de nombreux secteurs, les compétences rares sont fortement valorisées et la concurrence devient internationale. Les carrières sont plus mobiles, mais aussi plus incertaines. La sélection commence parfois très tôt.
Les diplômes comptent. Les compétences aussi. Mais les réseaux, la mobilité géographique, la maîtrise des langues, l’expérience internationale et la capacité à se différencier prennent également une importance croissante.
Dans cet environnement, être simplement « bon » ne suffit plus toujours.
Il faut parfois être excellent dans un domaine précis, ou développer une compétence particulière permettant de se distinguer.
Faut-il investir davantage dans l’éducation de ses enfants ?
Si l’école ne peut plus, à elle seule, garantir l’ascension sociale, alors les familles se retrouvent face à une responsabilité nouvelle.
Choisir un établissement scolaire, accompagner les devoirs, développer le goût de la lecture, favoriser l’apprentissage des langues, pratiquer une activité sportive, voyager, découvrir d’autres milieux sociaux et culturels : toutes ces expériences peuvent contribuer à élargir les horizons.
Cela ne signifie évidemment pas que tous les parents disposent des mêmes ressources.
C’est précisément pourquoi la question de l’égalité des chances reste centrale.
Mais pour ceux qui le peuvent, investir dans l’éducation de leurs enfants est probablement l’un des investissements les plus rentables à long terme.
L’investissement ne doit d’ailleurs pas être uniquement financier.
Il peut être du temps.
De l’attention.
De la transmission.
De la curiosité.
Et surtout, la capacité à identifier ce qui rend son enfant singulier.
Le talent ne se résume plus aux bonnes notes
Dans une économie où certaines compétences peuvent être automatisées ou profondément transformées par l’intelligence artificielle, le simple fait de mémoriser des connaissances ne suffira probablement plus.
Créativité, capacité d’adaptation, esprit critique, curiosité, imagination, capacité à travailler avec les autres : ces qualités pourraient prendre une importance croissante.
La mission des parents n’est donc pas nécessairement de fabriquer des enfants « premiers de la classe ».
Elle est plutôt de repérer leur potentiel et de leur donner les moyens de le développer.
Un enfant passionné par les sciences, le sport, la musique, la mécanique, l’entrepreneuriat ou les arts ne doit pas nécessairement être enfermé dans une définition unique de la réussite.
L’enjeu consiste à transformer une aptitude en compétence, puis une compétence en autonomie.
Écrans, sédentarité : le risque d’une génération immobile
Un autre phénomène mérite attention : la place croissante des écrans dans la vie quotidienne.
Le problème n’est évidemment pas la technologie elle-même. Elle constitue un outil extraordinaire d’apprentissage, de création et de communication.
Le danger apparaît lorsque l’écran remplace l’expérience réelle.
Bouger, construire, expérimenter, échouer, recommencer, rencontrer d’autres personnes, pratiquer un sport, voyager : autant d’expériences qui confrontent l’enfant au réel.
L’activité physique n’est pas seulement une question de santé. Elle participe aussi à la construction de la confiance en soi, de la discipline et de la capacité à dépasser ses limites.
Un enfant qui apprend à courir plus vite, à nager plus longtemps, à maîtriser un instrument ou à réussir un geste sportif découvre une règle fondamentale : le progrès est rarement immédiat.
Il résulte de la répétition.
Et cette leçon vaut bien au-delà du sport.
Une génération qui ne croit plus forcément au progrès
Le problème le plus profond est peut-être ailleurs.
Que se passe-t-il lorsqu’un enfant grandit en observant ses parents travailler davantage sans nécessairement vivre mieux ?
Que se passe-t-il lorsqu’il constate que les diplômes ne garantissent plus une ascension sociale ?
Que se passe-t-il lorsqu’il entend que son avenir sera plus difficile que celui de la génération précédente ?
Il peut finir par conclure que le jeu n’en vaut plus la chandelle.
C’est peut-être là que se trouve l’une des explications du pessimisme qui traverse une partie de la jeunesse occidentale.
Lorsqu’une société cesse de croire au progrès, elle finit aussi par perdre une partie de sa capacité à se projeter.
Et lorsqu’une génération ne croit plus au lendemain, pourquoi ferait-elle des sacrifices aujourd’hui ?
L’avenir de nos enfants dépend de nos décisions d’aujourd’hui
Nous sommes peut-être confrontés à une distinction culturelle fondamentale : certaines sociétés pensent d’abord à aujourd’hui, d’autres à demain, et certaines à l’après-demain.
Cette différence de temporalité peut sembler abstraite.
Elle ne l’est pas.
Construire une école performante prend des années.
Former un ingénieur prend des années.
Reconstituer une industrie prend des décennies.
Créer des infrastructures, développer une recherche, reconstruire une filière agricole ou industrielle : tout cela dépasse largement le calendrier électoral.
Une société qui ne pense qu’au présent finit mécaniquement par sacrifier son avenir.
Préparer l’avenir de nos enfants suppose donc de regarder beaucoup plus loin que la prochaine échéance politique.
Il faut accepter de leur transmettre autre chose qu’un patrimoine financier.
Nous devons leur transmettre des compétences, une culture, une capacité à travailler, à entreprendre, à s’adapter et à prendre des risques.
Mais surtout, nous devons leur transmettre une chose devenue rare : la confiance dans l’avenir.
Notre véritable responsabilité
Les parents ne peuvent évidemment pas tout.
Ils ne peuvent pas corriger seuls les défaillances du système scolaire, la désindustrialisation, les fractures territoriales ou les transformations du marché du travail.
Mais ils peuvent agir là où leur responsabilité est directe.
Lire avec leurs enfants.
Leur apprendre à travailler.
Les encourager à pratiquer une activité physique.
Les confronter au réel.
Développer leur curiosité.
Leur apprendre à accepter l’échec.
Les aider à découvrir leurs talents.
Et surtout, leur donner envie d’essayer.
Car l’optimisme n’est pas nécessairement une naïveté.
L’optimisme peut être une stratégie.
Croire qu’il est possible de progresser pousse à agir. Et l’action crée parfois les conditions du progrès.
Nous ne savons pas exactement dans quel monde nos enfants vivront.
Mais nous savons une chose : le monde dans lequel ils vivront sera en partie la conséquence de nos décisions d’aujourd’hui.
La question n’est donc plus seulement de savoir comment réussir notre propre vie.
Elle est de savoir ce que nous laisserons derrière nous.
Préparer l’avenir de nos enfants, c’est accepter de penser au-delà de nous-mêmes.
Et peut-être est-ce finalement la définition la plus simple de la responsabilité d’une génération : faire en sorte que celle qui vient après nous dispose encore de raisons de croire que demain peut être meilleur qu’aujourd’hui.
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